Saveur(s)

Mon premier zazen

    Etait-ce l'hiver 2005 ou le printemps 2006, je ne me souviens plus. C'était un jour de soleil et d'air frais. Je suis arrivée en avance le coeur battant. Mélange d'excitation et d'anxiété. Qu'est ce que cela pouvait bien être de faire zazen ?

    La porte du zendo m'a semblé misérable. J'avais imaginé un lieu très propre, très net, dehors comme dedans. Dedans oui, dehors c'était à l'image du quartier, un peu délabré en apparence. Il faisait froid dans le zendo malgré les efforts du vieux radiateur de tiédir l'air. Pas grave, nous avions prévu grosses chaussettes et pull sombre. Je me suis glissée dans un samue indigo et je me suis installée sur un zafu noir bien dodu. La position confortable n'est pas venue tout de suite. J'avais bien du mal à reposer sur mes genoux. Comme si mon corps ne voulait reposer que sur les fesses et pas sur le trépied fesse-genoux.
    Deux petits tintements de cloche et c'était parti pour 45 minutes de silence dans l'inconnu. 45 minutes de vacarme dans ma tête en fait. Patiemment à chaque fois que je me rendais compte que j'avais arrêté de compter mes expirs, ou que j'étais partie batifoler avec une idée, rebondissant d'une idée à l'autre comme une truite dans un rivière de montagne, je revenais à mon ventre, à ma respiration. Et curieusement ce n'était pas si difficile. Bien sûr je me suis gourmandée, jugée culpabilisée... en moins de 20 minutes je crois que mon critique intérieur s'était déchainé, mais quelque chose de ténu et de simple ne fléchissait pas, je revenais à mon ventre inlassablement.
    Un flux de chaleur et d'énergie a commencé à circuler d'une main à l'autre. Je ne sentais pas où cela passait d'autre, mais je sentais très bien le flux entre les deux mains. Le blanc immaculé du mur devant moi s'est teinté de mille reflets. Et c'est devenu très difficile. Difficile de laisser les images venir sans les scruter, difficile de se laisser traverser par les cris d'enfant dans la cour sans les écouter, difficile de sentir cette chaleur se diffuser dans mon corps sans me demander d'où elle vient. Que de distractions en 45 minutes.

    Quand la clochette a retenti je n'en pouvais plus, j'avais mal partout, j'en avais assez d'être assise, assez d'être là. Plus aucune envie de persévérer. Et pourtant, j'ai fait kin-hin qui m'a apporté un intense soulagement. Marcher ensemble au rythme de sa respiration. Dérouler chaque muscle, tendon, os pour sentir physiquement la marche était très plaisant. Cela lavait toutes les tensions, toutes les colères. 20 minutes de marche pour parcourir 10, 20 mètres peut être. A peine. Ahurissant et vivifiant.
    Je me suis rassise en doutant de ma capacité à"tenir" 45 minutes de plus. Curieusement c'était beaucoup plus facile que la première fois. La chaleur est revenue rapidement, la circulation d'énergie aussi. J'ai eu l'impression de plonger la tête la première en moi et que sur l'écran de mes paupières mi-closes une histoire se dessinait en taches de couleurs.
    Quand la clochette a tinté pour la fin, j'étais très surprise, je n'avais pas du tout eu l'impression d'être assise depuis 45 minutes. J'aurais dit 15 à 20 minutes mais pas 45. J'étais vraiment très surprise. Je ne me souviens plus des chants, ni de la lecture ni de l'échange qui a suivi. Je n'ai pas parlé. Pas envie, pas besoin. J'ai fait ma pratique en nettoyant le sol. Cela n'avait rien à avoir avec ma manière habituelle de faire la ménage. Pour autant la fée clochette en moi pouffait : "tu ne te trouves pas ridicule ? tu te lèves tôt un samedi matin pour venir t'asseoir presque 2 heures dans un froid glacial et faire le ménage après. Et tout cela en silence complet. Non mais cela va pas la tête !!!!"

    Je n'ai pas écouté Clochette, j'ai continué. Après le samu, j'ai bu un thé que j'ai trouvé délicieux, savoureux, gouteux. Mmm un régal. Je trouvais les pratiquants autour de moi touchants sans savoir dire pour quoi. Et puis j'ai quitté le samue d'emprunt, je l'ai remis sur son cintre, j'ai remercié intérieurement la personne qui me l'avait prêté, j'ai salué les autres pratiquants et je suis sortie.
   
    Dehors le ciel était d'une transparence incroyable. L'air était toujours aussi vif mais plus pur, dégagé du voile gris habituel, comme si quelqu'un avait monté la lumière. Je suis allée faire mon marché en me sentant toute légère. Je n'ai pas gaspillé de temps à tergiverser, je savais ce que je voulais, tout simplement. J'avais l'impression d'être perchée sur des amortisseurs très doux qui rendaient ma démarche élastique. En même temps, je sentais comme jamais le sol sous mes pieds, les petits cailloux, les dénivelés, les bosses de goudron, comme si j'étais pieds nus ! C'était une sensation inédite. Mon esprit était calme, le bouillon habituel de pensées s'était tu et je savourais cette quiétude.
    Je sentais l'air frais sur mon visage, je sentais distinctement les effluves des étals : odeurs de fruits et légumes du marché, mêlés de poisson et de poulet rôti. J'entendais les gens se parler, les commerçants les hêler. Mais pas dans un gloubiboulga infâme, ce n'était pas du bruit, c'était un sensible de voix. J'entendais distinctement les voix les unes des autres. Surprenant, comme si ces deux heures de zazen avaient dénoué des écheveaux emmêlés. Pur cadeau de la vie.

    La vigilance s'est relâchée, le flou et le grisâtre sont revenus doucettement, et, en quelques heures, j'ai replongé dans la vie comme avant. Oui, dans la vie comme avant, mais avec une certitude. Il existe autre chose de doux et de léger, sur un chemin difficile !
    Et je n'ai pas changé de ressenti. Le Zen reste pour moi doux, léger et difficile. Indissociablement !


10/03/2007
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